
Combien vaut une tonne de CO2 ?
Et comment fixe-t-on sa valeur financière ? Selon ce qu’on observe, une tonne de CO₂ peut valoir 0 €, 10 €, 80 €, 256 € ou 1 200 $. Ce ne sont pas des variantes d’un même marché. Ce sont des étalons distincts, qui reflètent chacun une réalité différente : ce que le marché accepte de payer, ce que la réglementation impose, ce que la transition exige, ce que l’inaction coûtera.
Niveau 1 — Dans la plupart des cas : 0 €
La majorité des émissions de CO₂ n’ont aucun coût pour celui qui les produit. Un acteur économique peut émettre des milliers de tonnes sans débourser le moindre euro. Ces émissions ont pourtant des conséquences réelles sur la vie des gens, aujourd’hui et demain. C’est l’opposé du principe pollueur-payeur.
Niveau 2 — Le marché volontaire : de 10 $ à 35 € en moyenne
Sur les marchés volontaires mondiaux, le prix moyen tourne autour de 10 $/tCO₂ (Ecosystem Marketplace, 2025). En France, les projets certifiés Label Bas-Carbone se négocient en moyenne autour de 35 €/tCO₂, avec des fourchettes agricoles entre 40 et 60 € selon les méthodes (I4CE, 2025). Ces prix reflètent ce que le marché accepte de payer pour neutraliser ses émissions résiduelles.
Niveau 3 — Les marchés régulés : 70-85 €
Certains secteurs industriels sont soumis au marché européen des quotas carbone (EU ETS ou SEQE), qui fonctionne sur le principe du « plafonnement et échange » : la réglementation fixe un plafond annuel d’émissions, réduit chaque année, et les entreprises s’échangent des quotas sur le marché. C’est ce mécanisme de rareté organisée qui fait monter le prix (actuellement entre 70 et 85 €/tCO₂). Ce n’est pas un prix imposé, mais un prix de marché encadré par une contrainte réglementaire croissante. C’est aussi la référence qu’utilise le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), entré en vigueur en 2026, pour taxer les importations de produits carbonés entrant dans l’UE (cf. notre article dédié dans la newsletter de février).
Niveau 4 — La Valeur de l’Action pour le Climat : 256 € en 2025, 350 € en 2030
L’État français s’est donné une référence pour évaluer ses investissements climatiques : la Valeur de l’Action pour le Climat (VAC), issue du rapport Quinet (France Stratégie, révisé 2025). La VAC donne une mesure du chemin qu’il reste à parcourir pour atteindre la neutralité carbone et exprime la valeur que la société doit accorder aux actions publiques et privées de décarbonation permettant d’y arriver. Fixée à 256 €/tCO₂ en 2025, progressant vers 350 € en 2030, elle représente le seuil en dessous duquel un investissement de décarbonation est jugé pertinent à financer. La VAC précise ce que cela coûtera d’agir à juste hauteur.
Niveau 5 — Le coût social du carbone : 1 200 $/tCO₂
On peut enfin calculer le coût social d’une tonne de CO₂, c’est-à-dire ce qu’une tonne émise dans l’atmosphère va coûter à la société (en termes de dommages, de réparations, de destructions d’actifs, de baisse de productivité, de baisse de l’espérance de vie…). Des travaux académiques récents estiment ce coût social à 1 200 $/tCO₂e (Bilal & Känzig, Quarterly Journal of Economics, 2026). Cette donnée met en avant ce que cela coûte aujourd’hui et coûtera demain de ne rien faire.
Ce que ces cinq niveaux nous disent
L’écart entre ce que le carbone coûte à celui qui l’émet (souvent 0 €, rarement plus de quelques dizaines d’euros) et ce qu’il coûte réellement à la société (plus de 1 000 $), est une défaillance de marché massive et une anomalie comptable. Ce n’est pas un problème technique mais un problème de signal. Tant que le prix que le marché accepte de payer reste aussi éloigné du coût réel de la transition (et plus encore du coût de l’inaction), les décisions d’investissement, publiques comme privées, resteront structurellement sous-calibrées.
Pour les acheteurs de crédits carbone, cette réalité devrait poser une question directe : à quel étalon se réfèret-on quand on fixe un prix ? La Coopérative travaille à faire évoluer cette réflexion en portant, auprès de ses sociétaires comme dans les enceintes européennes, la question suivante : Faut-il envisager un prix plancher pour les crédits carbone volontaires de haute qualité ? Un prix qui refléterait le coût réel et juste de la transition plutôt que ce que le marché accepte spontanément de payer ?



