
Les 20 et 21 mai, la Commission européenne organisait les CRCF Days à Bruxelles, deux jours de travail réunissant plus de 200 experts, investisseurs et décideurs autour d’un sujet central : comment faire décoller le marché européen des crédits carbone certifiés.
L’enjeu principal de cette édition : la conception d’un EU Buyers’ Club, mécanisme d’agrégation de la demande volontaire que la Commission envisage pour structurer les achats de crédits CRCF à grande échelle. Albane Godard, la directrice de la Coopérative, était invitée à prendre la parole dans le panel dédié à la perspective des acheteurs et investisseurs, aux côtés de représentants d’OP2B, Tetra Pak et BNP Paribas.
Le CRCF (Carbon Removals and Carbon Farming, règlement UE 2024/3012) est le premier cadre réglementaire européen de certification des absorptions de carbone. Il couvre trois catégories : les absorptions permanentes (technologies de capture et de stockage comme le biochar ou la DACCS), le stockage dans des produits durables (matériaux biosourcés, bois de construction), et le carbon farming, pratiques agricoles et forestières qui séquestrent le carbone dans les sols et la biomasse, comme l’agroforesterie ou la restauration de tourbières.
Porter une logique collective ancrée dans un territoire
Le modèle de la Coopérative est peu courant dans le paysage européen : une structure publique-privé, ancrée dans un territoire précis, qui agrège une demande de contribution carbone pour répondre à des objectifs de neutralité carbone territoriaux. En un sens, c’est déjà un Buyers’ club territorial, une réponse collective à un problème que personne ne peut résoudre seul.
À Bruxelles, ce positionnement a permis d’introduire une perspective peu présente dans les discussions jusqu’à présent : celle des grandes agglomérations urbaines. Le Grand Paris a très peu de marges de séquestration propres. Il concentre, en revanche, des flux financiers (publics et privés) considérables. Les territoires ruraux autour ont, eux, des marges environnementales mais moins accès aux capitaux financiers. La finance carbone peut être un des mécanismes pour connecter et rééquilibrer ces deux réalités.
Ce faisant, les acteurs urbains peuvent reconnaître et valoriser le rôle que jouent les agriculteurs dans l’atteinte de nos objectifs climatiques, mais aussi pour la qualité de l’eau ou la réduction des risques. Un exemple concret : financer, via des crédits carbone, la restauration de prairies inondables et de haies sur le bassin de la Seine, c’est réduire le risque d’inondation à Paris. Selon l’OCDE, une crue majeure de la Seine pourrait causer jusqu’à 30 milliards d’euros de dommages et affecter 5 millions de personnes dans la région. Outre le fait d’équilibrer leurs émissions résiduelles, les financeurs peuvent ainsi réduire un risque physique partagé et optimiser, d’une certaine manière, leurs investissements.
Un frein majeur : le signal prix incohérent
Le frein principal soulevé par Albane Godard est celui du signal prix incohérent (voir notre analyse dans ce numéro). Pour tout acheteur (et notamment pour les acheteurs publics), cela devrait poser une question directe : achète-t-on quelque chose de massivement sous-payé ? Comment garantir l’engagement durable d’un agriculteur à qui on demande de changer ses pratiques pour plusieurs décennies en payant 10 à 40 € la tonne de CO₂ ?
Il faut être honnête : le niveau de prix actuel ne couvre pas le coût de la transition. Un crédit carbone ne devrait pas refléter ce que le marché accepte de payer aujourd’hui, mais ce que cela coûte réellement à un agriculteur de changer ses pratiques sur dix ans, de restaurer une zone humide, de délivrer des co-bénéfices vérifiés dans la durée. Tout prix très en dessous de ce seuil devrait interroger l’acheteur comme le régulateur.
Cela implique aussi de repenser ce qu’on entend par retour sur investissement : ce n’est pas, et ne devrait pas être, une tonne sur une feuille de calcul. C’est un risque d’inondation réduit, une qualité d’eau préservée, des chaînes d’approvisionnement stabilisées, des puits de carbone renforcés.
Le levier public : fixer les règles du jeu
Sur la question des leviers spécifiques au secteur public, Albane Godard en a identifié un qui nous semble primer sur tous les autres : le pouvoir de fixer les règles du jeu à grande échelle. Paris gère 1,6 milliard d’euros d’achats publics annuels et 1,4 milliard de contrats de concession. Si une collectivité décide d’intégrer des critères de contribution carbone dans ses appels d’offres, chaque fournisseur candidat est tenu de s’engager. Ce n’est pas la ville qui achète à grande échelle, c’est la ville qui multiplie la demande à travers toute sa chaîne d’approvisionnement. C’est une autre façon de penser le Buyers’ Club : pas seulement qui signe le chèque, mais qui fixe les conditions dans lesquelles les autres signent le leur.



